Il y a quelques années (en 2001 si je ne me trompe), j’avais assisté dans la salle de Zoologie de l’université de Liège à une conférence de Ignacio Ramonet, alors éditorialiste au Monde Diplomatique (il ne l’est plus apparemment). Il avait eu cette rhétorique dont je me suis souvenu encore longtemps par la suite :
« Une information de qualité ne peut être gratuite. L’information - lorsqu’elle est gratuite - cela s’appelle de la propagande. »

Ma mémoire me joue des tours si bien que je ne me peux plus dire exactement s’il l’avait énoncé aussi franchement que cela, mais c’est en tout cas ce qu’il m’en reste. Il expliquait par la suite que l’information de qualité1 avait un coût, ne serait-ce que celui lié aux coûts de l’investigation. À l’époque, cette idée était fort consensuelle, tant les sources d’informations traditionnelles étaient toutes payantes ou bien, payées2.
On remarque d’ailleurs que certains comportements de consommateur ou modèles économiques fonctionnent uniquement sur l’idée que le prix définit la qualité. Je prends pour exemple les pratiques de consommations ostentatoires3 qui consistent à acheter des biens non pas pour leurs valeurs intrinsèques, mais pour la signification sociale que cela représente4 ou encore les techniques de vente télévisuelles qui consistent à envoyer un SMS pour une certaine somme en échange d’une information sur au choix, le prénom du « conjoint pour la vie », de « l’année de son décès » ou d’autres informations dans le même style. Dans ce dernier cas, le prix payé pour obtenir l’information garantit5 la qualité du renseignement demandé. « Puisqu’on paie l’information, elle doit avoir plus de valeur que celle émise par un badaud quelconque ». La confiance6 que l’on octroie en la véracité de l’information reçue, tient en partie à son prix autant qu’au coté mystique, mystérieux et amusant de la chose.
Quelques années après cette conférence, lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux communautés libristes, et plus particulièrement à Wikipedia, cette question a réémergé. Pourquoi et comment une communauté telle que Wikipedia - dont l’objectif est d’atteindre une qualité de contenu tout en assurant la disponibilité (et indirectement la gratuité) de l’information créée est-elle possible ?
Pour le dire autrement, qu’est ce qui garantit que le contenu de Wikipedia ne soit pas de facto de la propagande ? Tout d’abord, on peut préciser que ce que Ramonet entendait par « informations », c’était l’information journalistique. Or, on peut avancer l’idée que l’information journalistique de par son caractère - a priori - original, nécessite une investigation particulière qui dans la majorité des cas engendre un coût.
C’est en 20017 que deux entrepreneurs de ce qu’on nommait à l’époque la bulle Internet ont lancé le projet Wikipedia. Partant d’une idée d’encyclopédie traditionnelle - rédigée par des experts - le projet a mûri au fil des années et des expériences. Contrairement au travail journalistique, l’enquête de terrain pour le contenu d’une encyclopédie n’est pas nécessaire. Les connaissances brassées dans ce cadre ne sont pas orginales ni audacieuses. À l’heure actuelle, l’encyclopédie est rédigée par des volontaires non rémunérés et se définit comme :
- Libre : car sous la licence libre GFDL ;
- Neutre : car le logiciel mis en place nommé Wiki impose à ses contributeurs le consensus, quel qu’en soit le prix à payer, …8 ;
- et Vérifiable : depuis 2006 les informations présentes sur Wikipedia sont sourcées, c.-à-d. qu’elles font - autant que faire se peut - référence aux sources.
Ainsi, de par son succès incontesté, la Wikipedia se présente à la fois comme une alternative au modèle qui veut que la qualité soit toujours payante et est d’une neutralité de contenu exemplaire - garantissant qu’il ne s’agisse pas de propagande.
Ère de l’information
Aujourd’hui, certainement plus que dans d’autres temps - même si je ne pense pas cela soit une idée totalement neuve -, une information de très grande qualité peut être gratuite sans qu’il ne s’agisse de propagande. Je pense même que le prix de l’information n’a rien à voir avec sa qualité. Ce sont des valeurs totalement différentes qui ne possèdent entre elles aucun lien de causalité. Les mentalités évoluent à une vitesse incroyable ces dernières années.
- Encore faudrait-il définir ce que c’est, tout comme la propagande d’ailleurs.[back]
- Dans le cas des chaînes de télévision nationales par exemple[back]
- Victor Scardigli analyse brillamment ces méchanismes.[back]
- On pourrait aussi dire que cela rentre dans le schéma si l’on considère que la qualité du bien est indissociable de sa signification sociale. Comme je le dis plus haut, il faudrait alors commencer par définir ce qu’est réellement la qualité d’un bien - mais cela dépasse la portée de ce court billet[back]
- Dans l’imaginaire en tout cas.[back]
- Dans ce sens, la confiance n’est pas une attitude rationnelle.[back]
- Même si c’est bien plus tard que l’encyclopédie a commencé à être connue[back]
- Je parle de violence ontologique de la neutralité pour expliquer cela - voir mon mémoire de licence à ce sujet[back]
