Gilbert Simondon, 19891
J’ai continué à réfléchir un peu sur les méthodologies de développement logiciel pour communautés. Grâce à une réunion de travail très instructive à l’INRIA de Sophia-Antipolis, j’y vois un peu plus clair sur la notion de scénario, de cas d’utilisation et de modèle de pratiques. Il existe plusieurs manières d’appréhender le développement logiciel pour communautés. Je vais tenter à travers ces quelques lignes d’expliquer (au sens de déplier le réseau) les manières de faire des chercheurs et programmeurs afin d’enrichir l’intelligibilité de ce champ d’étude qu’est l’ingénierie logicielle.
Des artefacts hybridés et stabilisés
Quand on réfléchit à la manière dont se conçoit un projet de R&D, on découvre qu’il ne part jamais de rien. On se dit pas : « Oh tient, aujourd’hui je vais m’intéresser à telle ou telle question et tenter de la résoudre, … ». Il existe toujours préalablement une idée fixe, ou une problématique problématisée. Dans le cadre des projets de développement logiciel, il existe des lignes de code qui traînent sur les disques durs dont on veut faire quelque chose, des boîtes informatiques qui ont réfléchi sur une nouvelle manière révolutionnaire de concevoir le développement, mais aussi des théoriciens prophétiques qui ont donné l’impulsion en expliquant que les solutions actuelles n’étaient pas toujours adaptées, et qu’il était possible d’innover en portant les communautés vers
de nouvelles pratiques. Tous ces éléments qui entraînent et guident les projets constituent des artefacts. Selon la définition courante2, un artefact est un phénomène d’origine artificielle ou accidentelle rencontré au cours d’une expérience ou d’une observation. On retiendra simplement qu’il s’agit simplement d’un « quelque chose » stable qui intervient dans l’expérience. On peut remarquer que chez les pédagogues, influencés par Rabardel3, le terme artefact revêt souvent une définition restreinte. Pour ces derniers, un artefact est inévitablement construit par l’homme (donc symboliquement signifiant), mais, et c’est plus étonnant est neutre. Dans la programmatique de l’Actor-Network Theory, chez Latour comme chez Law est artefact un dispositif stable – soit qui offre une résistance certaine – et qui est composé de l’association d’éléments d’origine humaine et non-humaine. Ici, les artefacts ne sont pas plus neutres que ne le sont les humains4.
Tentons de répertorier les artefacts qui interviennent au début d’un projet d’ingénierie logicielle, afin d’y voir plus clair.
- Il s’agit d’une part des outils prédéveloppés (« Tools » sur le schéma) qui façonnent inévitablement les développements du produit final, ou simplement des idées sur les manières de faire.
- Il s’agit d’autre part des théorisations sur le fonctionnement des communautés de pratique (CoPs) qui elles-mêmes prédéterminent des modèles idéales de pratique. Du fond de ma belle Wallonie, il n’est pas rare qu’on me rappelle la célèbre chanson de Julos Beaucarne dans laquelle il jase « Des chercheurs qui cherchent on en trouve ; mais des chercheurs qui trouvent on en cherche ! ». À quoi un chercheur sert-il vraiment ? Combien de fois ne m’a-t-on pas posé cette question, … En réalité, un chercheur fait tout sauf chercher. Il construit. Si un chercheur cherchait vraiment ; il serait sensé découvrir ponctuellement « des choses ». Mais comme l’a montré Latour5 pour les sciences, soi-disant dures, les scientifiques ne découvrent pas, pas plus qu’ils ne cherchent d’ailleurs ! Ils construisent des modèles théoriques qu’ils tentent jour après jour de rendre le plus résistant possible.
Notons tout de même que cette distinction est caduque compte tenu du fait que les outils prédéveloppés comme les théories sont eux-mêmes hybridés. Dès sa première ligne de code, un développeur théorise sur le fonctionnement des utilisateurs autant que le théoricien réfléchit à des implémentations techniques de ses idées. Aucun théoricien n’aurait jamais osé élaborer des thèses sur les communautés médiatées, s’il n’avait pas derrière la tête une idée sur le fonctionnement du soutien logiciel.
Le fait est, néanmoins, que ces stabilités artefactuelles et hybridées existent chacune de leurs côtés, et dans des configurations variables (voir schéma). Ces stabilités (artefacts théoriques ou techniques) ne sont pas nocives en elles-mêmes. Au contraire, elles peuvent éventuellement permettre d’accélérer le travail d’implémentation.
Par exemple (Figure 3), un développeur peut être convaincu, que tel ou tel outil va non seulement bouleverser le fonctionnement d’une communauté de pratique et ceci dans une optique désirable, mais aussi être accepté par tous et sans difficulté. Dans ce cas précis, l’on conçoit que les outils vont façonner6 le fonctionnement de la communauté à des nouvelles pratiques bénéfiques pour l’ensemble.
Le cas opposé (Figure 1) dépeint une situation dans laquelle les modèles idéaux de pratique ont été théorisés si bien que l’outil, avant même d’exister, possède un cahier de charge à remplir extrêmement précis et strict. L’artefact technique est alors conçu pour répondre aux besoins des schémas de pratique.
Le relationnalisme
Dans un projet basé sur la recherche et développement7, l’optique se veut dès ses prémisses différente. On part du principe qu’on n’a pas de solution ”clef en main“ sur la manière dont doivent fonctionner les CoPs, ni sur le type d’outil qui va permettre d’améliorer leur fonctionnement. Idéalement dans ce type de projet8, les stabilités artefactuelles doivent se bousculer, et se redéfinir mutuellement (Figure 2).
Cette vision de la genèse technique dessine un champ d’investigation beaucoup plus large pour les chercheurs. Si l’on suit Rabardel (1995) (comme le font la plupart des pédagogues) qui énonce la neutralité des artefacts techniques, le rôle du chercheur en sciences humaines est restreint à celui d’analyse de l’instrumentation et de l’instrumentalisation9. Loin de dire que la recherche dans le cadre de l’approche de Rabardel des artefacts techniques est absurde, au contraire, je pense qu’elle est nécessaire afin de découvrir et de comprendre les stratégies d’utilisation (exemple : usages détournés) – soit l’étude de l’appropriation de l’outil et plutôt que de l’innovation. Cette approche me parait néanmoins très largement insuffisante.
En guise d’incise, on remarque que c’est en postulant l’équivalence des humains et des non-humains et l’hybridation des artefacts qu’apparait la non-neutralité de la technique. Cette hybridation, Rabardel l’a évité toute sa carrière afin d’échapper à sa plus grande hantise, le relativisme. Pour Latour ce relativisme (qu’il préfère nommer relationnalisme) est considéré comme le point de départ de toute recherche valable en sociologie des sciences et des techniques.
- Simondon, G. (1989) ; Du mode d’existence des objets techniques, Paris.[↩]
- Le Petit Robert[↩]
- Rabardel P. (1995) ; Les hommes et les technologies, Approche cognitive des instruments contemporains. Paris. Colin.[↩]
- Cette acceptation de la non-neutralité des artefacts et plus particulièrement celle de la technique est partagée par Gilbert Simondon, Andrew Feenberg ou encore Michel Foucault[↩]
- Latour, B. (1987) ; Science in Action, How to Follow Scientists and Engineers through Society, Harvard University Press, Cambridge Mass.[↩]
- À partir du moment où on accepte que la technique ne peut pas être neutre ; on accepte de considérer que tout artefact technique contraint les activités des humains en leur imposant au minimum une discipline d’utilisation.[↩]
- Un projet par exemple qui partirait du constat que l’intégration du travailleur cognitif n’est plus dans les mains des chefs ou responsables de projet (enseignants, employeurs, etc.), et que la motivation du travailleur nait principalement de son intérêt personnel. Aussi, le territoire de la pratique lui-même aurait sa part de responsabilité dans la stimulation. L’élaboration et l’implémentation d’outils adaptés à la stimulation, à la collaboration, à l’information, à la réification de contenu, aurait pour objectif d’améliorer le fonctionnement de ces groupes de projet – qu’on nomme communautés de pratique.[↩]
- Puisque ce n’est pas la finalité qui importe mais plutôt l’intéraction ou l’échange.[↩]
- Il s’agit des termes utilisés par Rabardel.[↩]


One Comment
Bonjour,
Vous avez écrit :
”Pour ces derniers, un artefact est inévitablement construit par l’homme (donc symboliquement signifiant), mais, et c’est plus étonnant est neutre.”
Je pense que dans votre texte vous comparez des définitions traitées par les auteurs à des niveaux différents. Le terme Artefact est pour Rabardel est utilisé pour analyser les usages d’un objet technique. L’objet technique en soit est toujours neutre car il ne prend sens que lorsque l’utilisateur s’en empare. Voyez les usages surprenant de FaceBook non prévus initialement … et il en est souvent le cas dans bon nombre de prod logicielles. Par contre, en anglais, artifact est un objet concret. Donc il me semble que vous ne pouvez pas comparer les deux termes et donc évoquer une définition restreinte du terme artefact pour les pédagogues… mais depuis 2006 j’imagine que de l’eau a du couler sous les ponts de la Meuse !